El Hierro (Espagne) Envoyé spécial
Une centrale hydro-éolienne va faire de l’extrême pointe de l’archipel des Canaries le premier territoire autosuffisant en énergie renouvelable. A partir de 2012, l’île devrait pouvoir s’affranchir de la centrale au fioul qui lui fournit aujourd’hui de l’électricité Energie : et si on essayait… l’éolien, le solaire, la biomasse, les économies
Son nom veut dire » l’île de fer « , comme une réminiscence de son brûlant passé volcanique. De minerai, il n’y a pourtant pas trace sur El Hierro. Mais du vent et de l’eau, plus qu’il n’en faut. Les deux éléments, mêlant leurs forces, prodigueront bientôt de l’énergie en abondance à cet îlot de 278 km2, le plus petit de l’archipel des Canaries. Et le premier au monde à produire toute son électricité à partir de sources renouvelables.
Le vent, les 10 700 habitants de ce poinçon rocheux fouetté par l’océan, aux falaises escarpées mais aux prairies fertiles, en ont fait leur compagnon de toujours. C’est lui qui a modelé le paysage, courbant la végétation de pins, de lauriers et de genévriers sous ses rafales incessantes. Lui aussi qui dispense, grâce aux alizés gorgés d’humidité, les pluies nécessaires aux hommes, aux bêtes et aux cultures. Aujourd’hui, ils apprennent à le domestiquer.
Dans quelques mois, cinq éoliennes, d’une puissance totale de 11,5 mégawatts, seront déployées sur la pointe nord-est de l’île, près de Valverde, le bourg principal dont les maisons blanches semblent suspendues entre ciel et terre. L’électricité qu’elles produiront sera, pour une part, directement injectée dans le réseau et, pour le reste, utilisée pour pomper l’eau d’un bassin artificiel de 150 000 m3, en cours de construction près du port. Cette eau sera pulsée jusqu’à un réservoir supérieur de 550 000 m3, lui aussi en cours d’aménagement, à 700 m d’altitude, dans une caldeira, un vaste cratère volcanique en forme de stade olympique.
Trois kilomètres de canalisations relieront, dans les deux sens, les deux retenues. En cas d’insuffisance de vent, un lâcher d’eau, alimentant un groupe de six turbines hydrauliques d’une puissance cumulée de 11,3 mégawatts, prendra le relais. La combinaison de l’eau et du vent transformera ainsi l’énergie éolienne, par nature intermittente, en source d’approvisionnement continue, avec une autonomie de quatre jours même en l’absence – ici bien improbable – du moindre souffle.
» Le projet est né voilà vingt-cinq ans. Vingt-cinq années passées à nous battre sans relâche pour convaincre les autorités de l’archipel, le gouvernement espagnol et la Commission européenne « , raconte Tomas Padron, président du conseil territorial de l’île en même temps que de la société Gorona del Viento El Hierro, principal opérateur de la centrale aux côtés de l’électricien espagnol Endesa et de l’Institut technologique des Canaries. L’île, par sa petite taille et ses besoins modestes, était le laboratoire naturel idéal pour mener une telle expérience. » A présent, sourit-il, nous sommes pris en exemple. Nous sommes la petite graine qui a germé dans le désert des énergies renouvelables. «
En lui-même, le principe d’une station de transfert d’énergie par pompage (STEP) n’a rien de révolutionnaire. Le Maroc l’a déjà mis en oeuvre dans la région d’Afourer et s’apprête à faire de même près d’Agadir, ainsi que dans le nord du pays. En France, le barrage de Grand’Maison, dans l’Isère, exploite lui aussi ce procédé. Mais c’est la première fois que le pompage-turbinage se fera sans recours à une source conventionnelle d’électricité. Et, surtout, qu’il assurera l’autonomie énergétique complète d’une collectivité.
El Hierro a vu grand. Sa centrale hydro-éolienne est dimensionnée pour couvrir jusqu’à près de trois fois la consommation permanente de l’île – celle des résidents comme celle des coopératives agricoles et des conserveries de poissons ou de fruits -, mais aussi pour faire face au surcroît ponctuel de besoins généré par les 60 000 touristes qui la visitent annuellement. Le surplus d’électricité permettra ainsi de faire tourner trois usines de dessalement d’eau de mer, dont la capacité atteindra 11 000 m3 par jour : de quoi assurer une partie de l’irrigation agricole.
Le grand chantier touche désormais à sa fin. Les éoliennes – des mâts de 64 mètres de haut coiffés de pales de 35 mètres d’envergure -, déjà construites en Allemagne, n’attendent plus que d’être acheminées sur place, par convoi spécial. Le bâtiment des pompes et celui des turbines sortent de terre. Et les deux réservoirs vont être mis en étanchéité.
» Après une période de rodage, fin 2011, les installations devraient être opérationnelles en 2012 « , espère Tomas Padron. L’île pourra alors s’affranchir de la centrale au fioul – livré par bateau – qui lui fournit aujourd’hui de l’électricité. Evitant ainsi de brûler 6 000 tonnes de combustible fossile par an, en même temps que de relâcher dans l’atmosphère 18 000 tonnes de CO2, sans compter 500 tonnes de particules d’oxydes d’azote et de soufre.
Cette énergie verte a un coût : l’ensemble du projet représente un investissement de 65 millions d’euros, financés à hauteur de 35 millions d’euros par le gouvernement espagnol. Mais, sur le long terme, l’intérêt économique s’ajoute au bénéfice environnemental, souligne Javier Morales, vice-président du conseil territorial chargé du développement durable. » Une fois les installations amorties, la vente de l’électricité devrait rapporter 9 millions d’euros par an, calcule-t-il. Même en tenant compte de l’entretien et du renouvellement du matériel, cela fait beaucoup d’argent qui pourra être réinvesti dans l’économie locale. «
Ce n’est qu’une première étape. » Notre prochain objectif, dit l’élu, est de remplacer le parc actuel de 6 000 automobiles par des véhicules électriques. « Il y faudra 65 millions d’euros supplémentaires, entre les infrastructures (systèmes de stockage de l’électricité éolienne ou photovoltaïque, bornes de distribution…) et les aides individuelles à l’achat de nouvelles voitures. Là encore, l’économie rejoint l’écologie : » En vendant aux automobilistes l’électricité au même prix que l’essence, la dépense sera amortie en moins de dix ans. «
La rentabilité du projet a évidemment contribué à l’adhésion de la population. Mais elle n’est pas sa motivation principale. » Ici, tout le monde se sent concerné, dit un sexagénaire qui, après avoir roulé sa bosse en Australie, est revenu ouvrir un hôtel sur l’île. Ça ne changera rien à notre facture d’électricité, c’est vrai, mais c’est bon pour l’environnement. Et puis, quelle publicité ! «
Parce que la nature est le seul capital de l’île, sa protection est ici une culture. En 2000, El Hierro a été déclaré par l’Unesco » réserve de biosphère « . Un label qu’elle doit à un cadre à la fois sauvage et généreux, riche en espèces animales et végétales insulaires dont l’emblème est le lézard géant : un reptile qui pouvait mesurer 1,50 mètre de long et que l’on croyait disparu, jusqu’à ce qu’on en découvre un proche cousin, plus petit mais bien vivant.
Ce classement dans la liste mondiale des quelque 550 réserves de biosphère, réparties dans une centaine de pays, a des exigences avec lesquelles la centrale a dû composer, explique Cristina Morales, de la compagnie Gorona del Viento, qui, par cette matinée de bourrasques chargées d’embruns, fait visiter les installations. Pour que les éoliennes ne balafrent pas le paysage, » il a fallu chercher un site exposé au vent mais abrité des regards « . Les conduites d’eau, peintes en vert camouflage, ont été en partie enterrées. » Dans la caldeira formant le réservoir supérieur, ajoute- t-elle, on a transplanté des espèces protégées. Et on a préservé l’entrée d’une grotte où se trouvent peut-être des vestiges archéologiques. «
Ces obligations ne sont pourtant pas vécues comme une contrainte. » Un projet de développement durable ne peut être que global, dit Javier Morales. Nous voulons prendre en compte à la fois les hommes, la nature et le développement de l’île. «
A la centrale hydro-éolienne et à l’électrification du parc automobile doivent s’ajouter des installations solaires thermiques et photovoltaïques – même si le soleil est ici moins productif que le vent -, ainsi qu’un réseau de recyclage des déchets. En outre, un accord a été conclu entre les coopératives (l’île, qui cultive l’ananas et la papaye, l’avocat et la mangue, la banane et la figue, produit aussi des fromages et des vins réputés), les restaurateurs et les cantines scolaires : avant la fin de la décennie, la nourriture locale sera intégralement biologique.
Ce n’est pas tout. Resté jusqu’ici à l’écart du tourisme de masse, El Hierro veut continuer à privilégier, plutôt que les infrastructures balnéaires dévoreuses de côtes, les activités respectueuses de son tempérament, comme la randonnée pédestre – ce minuscule territoire n’offre pas moins de 200 km de sentiers balisés -, la plongée sous-marine ou la spéléologie. Elle souhaite aussi mettre en valeur son patrimoine archéologique, comme ces curieux pétroglyphes, motifs gravés dans la pierre par ses premiers occupants du néolithique, les Bimbaches, dont la signification demeure mystérieuse.
Un horizon professionnel moins reclus s’ouvre désormais aux jeunes. Alors qu’ils ne trouvaient sur place, le lycée terminé, que de rares formations aux métiers du tourisme et de l’hôtellerie, ils pourront à l’avenir s’inscrire dans des filières supérieures consacrées aux énergies renouvelables.
Pour El Hierro, c’est une forme de retour aux sources. La plus reculée des îles Canaries représentait, pour les Anciens, la limite ultime du monde connu et, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les géographes y situaient – avant qu’il soit déplacé à Paris puis à Greenwich – le méridien d’origine. Le point de départ de toute aventure humaine. » Nous avons toujours vécu isolés, loin de tout, dépendant des autres, dit Javier Morales. Pour la première fois, nous pouvons offrir quelque chose au reste du monde et nous en sommes fiers. « D’autres îles, comme sa grande voisine Tenerife ou la grecque Ikaria, sont en passe de suivre le modèle de l’île sous le vent.
Pierre Le Hir
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